Transition numérique : le retard de la presse italienne

Avr 4, 2019 | Articles, Articles à la une / slider, IJF19 | 0 commentaires

Pérouse déborde de journalistes venus des quatre coins du monde ces jours-ci. L’échelle des débats sur le journalisme d’aujourd’hui et de demain est internationale. Mais en Italie aussi, on se questionne. A l’ère du numérique, la presse italienne accuse un retard certain. Les ventes de journaux traditionnels s’effondrent et les journalistes ne manquent pas de s’en inquiéter.

Jules PEYRON

La presse papier va mal. Le constat n’est pas nouveau et ne connaît pas de frontières. Il aurait été naïf de croire que l’Italie échapperait à la règle. « Ici c’est un bain de sang », commente un journaliste local au détour d’une allée du Festival international du journalisme de Pérouse. Que disent les chiffres ? En janvier 2013, le plus gros quotidien national, Il Corriere della Serra, est tiré chaque jour à 521 487 exemplaires selon la Fédération italienne des éditeurs de journaux (FIEG). Six ans plus tard, en janvier 2019, le tirage du même quotidien s’élève à 288 235 exemplaires. Une chute libre qui s’observe aussi chez la concurrence. Parmi les plus gros titres, La Stampa, La Republicca ou Il sole 24 Ore, personne n’est épargné.

Des rédactions vieillissantes

La chute des ventes papier en 2019, ce n’est pas une surprise. Mais les médias italiens ont peu assuré leur transition vers le numérique, pourtant devenu un enjeu majeur ces dernières années. « Il y a une explication à cela », considère Romeo Guido, journaliste à Il sole 24 Ore, avant d’ajouter : « Très peu de jeunes rentrent dans les rédactions où la moyenne d’âge est de 50 ans. Cela est dû à des contrats de travail qu’il faudrait rendre plus dynamiques. Il est pratiquement impossible de licencier un journaliste aujourd’hui », déplore le spécialiste de l’économie numérique. Il pointe aussi du doigt les frilosités des éditeurs de presse italiens en matière d’expérimentation.

Si les grands groupes de presse italiens se montrent timides quant à l’investissement dans de nouveaux projets numériques, Google est bien plus généreux. Avec son programme Digital news innovation fund (DNI), le géant américain alloue des centaines de millions d’euros à des projets journalistiques européens, sélectionnés pour leur caractère innovant. Ainsi, 102 projets ont été récemment sélectionnés dans 23 pays européens. En France, 21 concepts seront portés par Google, en Allemagne, 14 et en Italie…cinq. Pourtant, « c’est cet espace d’expérimentation en dehors des grandes rédactions, dans des petites start-up, qu’il faut encourager », insiste Romeo Guido. A l’esprit, le pure player Open, lancé en décembre 2018 par le journaliste télé Enrico Mentana et pensé pour les millenials.

Le journalisme d’investigation comme rempart

Les grandes rédactions, Amelia de Simone connaît bien. Elle est journaliste d’investigation pour Corriere.it, le site internet du Corriere della Serra. Et se montre moins sévère que son compatriote quant à la stratégie numérique des grands médias et notamment celle de son employeur : « Il Corriere della Serra a commencé sa transition depuis longtemps. On met surtout en avant le visuel sur internet avec les images et les vidéos pour faire des reportages multimédia. Moi j’utilise ces instruments numériques pour mes enquêtes. » Celle qui a été décorée de l’Ordre national du mérite pour son travail prend comme exemple le New York Times : « C’est un modèle à suivre. Le New-York Times a investi dans la partie journalistique et la partie technique et se sert du papier pour approfondir son contenu en ligne. »

Malgré la situation alarmante de la presse papier italienne, Amelia de Simone est loin de prédire sa disparition. Peut-être parce que c’est une « éternelle optimiste », qu’elle croit que la solution se trouve « dans le journalisme d’investigation, de qualité », et que « la nouvelle génération va faire front commun et résister ». Selon elle, ce n’est pas en licenciant les journalistes les plus âgés que la situation s’améliorera, mais en mettant fin à la précarité des plus jeunes. Derrière les histoires de stratégies numériques, il y a des humains animés par leur métier.