Les femmes à la conquête du journalisme numérique

Avr 5, 2019 | Articles, Articles à la une / slider, IJF19 | 0 commentaires

Plus d’un an après, #Meetoo résonne encore dans les conférences du Festival international du journalisme à Pérouse. La plupart des intervenantes partagent le même constat : les journalistes au féminin restent encore minoritaires dans les publications. Et les médias numériques n’échappent pas à la règle. Certains pure players ont décidé de mettre les femmes au premier plan.

Juliette Oriot

Même si globalement la répartition est plus égalitaire, la majorité des contenus numériques restent signés par la gente masculine. Selon le rapport du Projet mondial de monitorage des médias (GMMP), en 2015 la part de contenus réalisés par des femmes est, en ligne, supérieure de 5 % à ce qu’elle est dans l’ensemble des autres supports.

Un plafond de verre plus haut sur internet

Un maigre progrès, dû à la séparation entre rédactions traditionnelles et web, selon Aurélie Olivesi spécialiste des questions de genre dans les médias à l’Université Lyon 1. Une situation d’autant plus vraie pour les nouveaux pure players. « Le plafond de verre est plus haut avec le web. Les femmes disposent d’une grande fluidité notamment avec les médias en ligne axés sur les questions féministes », poursuit la chercheuse.

En effet depuis plusieurs années, les pure players féministes fleurissent sur la toile. Des modèles français comme Madmoizelle ou Cheek Magazine, aux plus internationaux. La journaliste polonaise Zuzanne Ziomecka a lancé en 2017 NewsMavens pour « mettre à la Une les articles rédigés par les journalistes européennes ». Des journaux en ligne qui s’éloignent des standards de la presse traditionnelle et qui permettent « de réintroduire les femmes dans un point de vue politique » selon Aurélie Olivesi. Longtemps affiliées aux rubriques santé et éducation, les femmes s’emparent désormais des sujets dits « masculins » comme la politique.

Mettre les femmes au cœur de l’information

Bien que le nombre de reportages faisant mention des inégalités de genre soient en progression d’après le GMMP, le pourcentage reste en-deçà des 10 %. Du fait de leur coût de diffusion moins élevé, les pure players permettent d’aborder ces thèmes plus risqués économiquement. Des histoires en ligne qui gagnent les colonnes des journaux papiers, selon Aurélie Olivesi : « La culture du viol était peu traitée dans les médias il y a 30 ans. Aujourd’hui grâce au numérique elle est largement relayée. »

Bien que ces pure players affichent des préoccupations similaires, il n’existe pas de traitement journalistique proprement féminin. Il y a autant de points de vue que de femmes. Pourtant selon l’étude du GMMP, les journalistes féminines ont tendance à interroger plus de femmes que leurs collègues masculins. Une vision partagée par Rita Kapur, co-fondatrice du site d’information indien The Quint. « Les femmes doivent écrire sur les autres femmes, c’est le seul moyen d’obtenir une couverture médiatique moins stéréotypée.»

Un féminisme en réseau

Un effet boule de neige encouragé par « une certaine circularité du discours, possible grâce aux médias en ligne », selon Aurélie Olivesi. Les journalistes multiplient leurs supports d’expression : aux journaux s’ajoutent les réseaux sociaux, les blogs etc. La journaliste française Titiou Lecoq, par exemple, écrit pour Slate et tient également un blog, « Girls and Geeks »,  sur les questions féministes.

A l’international, la plateforme Hostwriter, dédiée à la collaboration entre les journalistes, met notamment en relation des professionnelles souhaitant promouvoir la diversité dans les rédactions. Des discussions essentielles selon Brigitte Alfter, journaliste et collaboratrice du site, afin «de  faire évoluer les mentalités aussi bien dans les journaux que dans les écoles de journalisme. »

Une mise en commun qui s’accompagne d’une valorisation des contenus féministes. Les journalistes se citent et renvoient aux articles de certaines consœurs. Un réseau d’entraide qui, avec l’aide des algorithmes des réseaux sociaux, gagne mécaniquement en visibilité sur les plateformes comme Facebook.

En Inde, le chemin est encore long. Les contenus créés par des femmes sont de plus en plus présents mais les lectrices sont encore peu nombreuses. Rita Kapur pointe une culture indienne genrée où l’accès à internet pour les femmes reste restreint. Selon la journaliste, « des politiques doivent accompagner les efforts faits par les médias, sinon rien ne changera ».